SUPPLEMENT CULTURE | 05 Jan 2006
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Renc’Art : Potence
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Les Saignantes, le dernier film de Jean-Pierre Bekolo, menacé de censure ? On voudrait que cela ne soit pas vrai.
Par Claude-B. Kingue
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On voudrait que ceux qui révèlent cette menace ne fassent rien moins qu'un procès en sorcellerie au ministère de la Culture. On voudrait qu'ils s'alarment pour rien. Et même voudrait-on que cette affaire soit simplement un moyen détourné pour faire de la publicité à ce film. On voudrait cela, on le voudrait tant.
Car si cette menace est réelle, on aura fait un important bond en arrière. Aussi bien du point de la pratique de la censure elle-même que des motifs au nom desquels l'œuvre de Bekolo devrait être sanctionnée. Il y a longtemps en effet qu'on n'a plus entendu parler de l'administration camerounaise qui censure une œuvre de l'esprit, fût-elle un article.
Les dernières fois remontent au milieu des années 90. Un mot, une allusion ou même une caricature pouvait alors valoir à un journal d'être saisi. Et à ce sujet, certains ministres, gouverneurs et préfets se sont fait une solide réputation. Leur ardeur à la tâche était telle qu'ils amplifiaient des faits anodins et frappaient. Quitte à embarrasser le Renouveau qu'ils croyaient servir. Et même à le couvrir de ridicule. Parions qu'aujourd'hui, ils aimeraient qu'on oublie leur zèle.
Plus de dix ans après, d'où vient celui de certains responsables du ministère de la Culture ? D'où vient ce zèle qui empeste d'anachronisme ? Depuis 1990 et les lois dites des libertés, en effet, critiquer le gouvernement n'équivaut plus à la subversion. Entre-temps, épingler un ministre, et même le président de la République, est devenu courant, quotidien et même banal. Notamment dans la presse locale, qui se consomme par ailleurs plus que le cinéma national. Critiquer le Renouveau aujourd'hui n'est donc ni original, ni héroïque.
En revanche certains griefs faits à Bekolo sont peu honorables de la part de leurs auteurs. Ainsi de celui qui lui reproche de critiquer le Renouveau, alors qu'il a reçu une contribution du ministère de la Culture au financement de son film. Autrement dit, en reconnaissance des 10 millions de subvention reçus, Bekolo ne devrait guère égratigner le régime de M. Biya, si peu cela soit-il. Et même ne pas laisser la moindre critique affleurer dans ce sens.
Une question, dès lors : si pour 10 millions, Les Saignantes devrait être amputé de certains passages, qu'en serait-il pour plusieurs centaines de millions de francs. Et pour un milliard, Bekolo ne serait-il pas voué à la potence ?
Un autre grief est fait aux Saignantes. Celui de se laisser aller, ici ou là, à la pornographie. On voudrait voir, à travers ce reproche, la défense d'une bonne cause. Mais face au silence assourdissant que l'administration camerounaise observe par ailleurs vis-à-vis de toutes les obscénités chantées ou montrées à longueur de journée sur les radios et télés locales, privées comme publiques, on peut s'étonner du subit accès de pudeur du représentant du ministère de la Culture à la projection " Spécial presse " des Saignantes, la semaine dernière.
Certes, il n'est jamais trop tard pour bien faire, dit-on. Mais encore faut-il que certaines approches ne soient pas contre-productives. Exemple : l'accusation d'ingratitude portée contre Bekolo ne donne-t-elle pas au Compte d'affectation spéciale aux initiatives culturelles des objectifs autres que ceux qui sont proclamés ? On croirait en effet qu'il a pour but de satisfaire une clientèle et non de servir un projet pour le développement de la culture.
Quant à l'application de la réglementation sur les bonnes mœurs, elle rappelle ce mot de Fabien Eboussi Boulaga sur l'usage de la loi dans notre société : " La loi n'est pas ce que défendent ceux qui la font, mais c'est ce avec quoi ils se défendent pour garder leurs privilèges ". (cf. Mutations n°1476 du 26 août 2005). C'est sans doute ce qui explique qu'on pourchasse les prostituées dans certains coins de la rue, mais promeut des albums et clips orduriers et même qu'on ouvre parfois les portes du Palais à leurs auteurs. Sans que quelque commission s'en émeuve.
http://www.quotidienmutations.net/mutations/37.php?subaction=showfull&id=1136428086&archive=&start_from=&ucat=37&

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